Une bonne initiative pour que les réfugiés ne soient pas longtemps que des réfugiés.

L’Allier invente un SAS d’intégration des réfugiés

http://www.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2017/08/08/l-allier-invente-un-sas-d-integration-des-refugies_5169849_1654200.html

Alors que le plan du 12 juillet sur les migrations contient un volet sur l’intégration des réfugiés, sur le terrain, des initiatives existent déjà, comme celle qu’a mise en place le préfet de l’Allier.

LE MONDE | 08.08.2017 à 06h37 • Mis à jour le 08.08.2017 à 07h03 | Par Maryline Baumard

A l’AFPA de Montluçon (Allier), un groupe de réfugiés et de stagiaires en formation de maçonnerie, le 25 juillet.

« Pas de français, pas de travail. Pas de travail, pas d’argent. Pas d’argent, pas de maison »… Scotché à l’entrée de l’Association pour la formation professionnelle des adultes (AFPA) de Montluçon (Allier), le message rappelle aux vingt réfugiés du lieu la règle d’or de l’intégration. Ici, nul n’est censé ignorer que le chemin qui l’amènera à signer un bail en ville passe par un bon maniement de la langue.

Pas étonnant, dans ces conditions, que mardi 25 juillet, Safi, 24 ans, déborde de fierté en exhibant son niveau B1 de français. Un diplôme décroché la veille qui garantit que le jeune Afghan se débrouille dans sa vie quotidienne, s’exprime sur ses sujets familiers et ses domaines d’intérêt ; mais peut aussi décrire un espoir, un projet ou une idée.

S’il veut être un jour naturalisé français, il lui faudra le B2. Mais en attendant, depuis le 14 avril et son emménagement dans une petite chambre de 7 m2 du centre de formation, le réfugié a franchi un pas de géant. « Ma priorité c’est le français, pose-t-il. Pour m’installer et devenir électricien. En Afghanistan je bricolais un peu, mais là, je vais devenir un vrai professionnel », résume Safi, tout à cet horizon qui passe par l’apprentissage du français.

Pour cela, il multiplie les occasions de s’exprimer, comme la ronde du soir où il accompagne l’animateur, juste pour discuter en plus des cours de français du matin et le MOOC (formation via internet) qu’il suit l’après-midi. « Le soir, je suis épuisé. C’est très fatigant de faire autant d’heures de langue chaque jour », sourit-il choisissant soigneusement ses mots.

Dispositif monté en trois jours

Arrivé en 2015 en France, il a d’abord rêvé de Londres et connu la « jungle » de Calais, avant d’opter pour la France et de s’ennuyer un an et trois mois dans le Centre d’accueil et d’orientation (CAO) de Varennes-sur-Allier. Sa « chance », a été le terrible incendie qui a fait disparaître le camp de Grande-Synthe en une nuit le 10 avril, et laissé 1 000 Kurdes sans refuge.

A ce moment-là, le préfet de l’Allier, solidaire de la catastrophe, a battu le rappel pour trouver des lits. C’est lorsque l’AFPA de Montluçon lui en a proposé, que Pascal Sanjuan a imaginé un dispositif lui permettant à la fois d’être solidaire de la catastrophe de Grande-Synthe et d’améliorer l’intégration d’une partie des 60 réfugiés bloqués dans le CAO de Varenne-sur- Allier faute d’une autonomie linguistique suffisante.

« Plutôt qu’installer les demandeurs d’asile de Grande-Synthe dans un centre de formation, ce qui n’avait pas grand sens, j’ai estimé plus adapté de les installer, eux, dans le centre d’accueil de Varenne, habitué à ce public et d’utiliser les places AFPA pour mes réfugiés de Varenne, à qui il fallait un vrai coup de pouce avant de pouvoir se débrouiller seuls dans la vie », rappelle le haut fonctionnaire. Le « SAS intégration » de Montluçon – s’inspirant du dispositif Structure d’aide à la scolarité (SAS) de l’éducation nationale –, structure expérimentale qui s’ajoute à quelques autres, (notamment dans les Hauts-de-France), était né !

À l’AFPA, on se souviendra longtemps de ce week-end de Pâques 2017 où il a fallu en trois jours construire un dispositif avec hébergement, accompagnement social, formation au français et à un métier. Défi relevé, puisque le directeur départemental, Jean-Nathanaël Foulquier a pu accueillir Safi, Mohamad et les autres, trente heures après la commande préfectorale.

Son dispositif SAS met en œuvre les grands principes que l’OCDE a édictés en 2016 sous le titre de Clés pour l’intégration. Une plaquette rappelant qu’« il est nécessaire de renforcer la prestation de services comme le logement, le soutien psychologique, la formation linguistique et l’évaluation des compétences, ainsi que l’accès à l’éducation et aux soins de santé » rappelle ces recommandations qui ne vont pas encore de soi pour les pays d’accueil, dont la France. A petite échelle, et à titre expérimental, c’est pourtant ce que l’Allier a mis en place.

« Courage » et « reconnaissance pour ce qu’ils ont appris »

Et après trois mois, dans leur immense atelier, Abdellah l’Erythréen, Mohamad le Soudanais, Khan Agha et Kholam Nabi, les Afghans, s’entraînent à la technique de l’enduit après avoir monté chacun un muret de parpaing. Frédéric Laygue, leur formateur, a l’œil sur leurs gestes et l’exigence d’un ex-artisan pour qui chaque détail compte. Ce pro du bâtiment les remet à flot sur les bases de la maçonnerie et partage l’avis de Jean-Nathanaël Foulquier pour qui « Demain, les entreprises s’arracheront ces profils qui mettent au travail le même courage dont ils ont fait preuve durant leur parcours à travers l’Europe ».

Frédéric Laygue opine du chef à ces mots et s’avoue même touché par leur « poignée de main franche du soir qui dit pudiquement leur reconnaissance pour ce qu’ils ont appris ». Un geste simple, qu’il croyait perdu et a plaisir à retrouver avec ce public nouveau pour lui.

Kholam Nabi,un réfugié afghan, pendant une formation professionnelle à l’AFPA de Montluçon (Allier), le 25 juillet.

Comme pour tous ses stagiaires, l’AFPA trouve un financement auprès des professionnels pour chaque formation. « Pôle emploi, lui, prend en charge 200 heures de français par réfugié, soit autant que ce que leur accorde la France à la signature de leur contrat d’intégration. Après, la Fédération française du bâtiment est prête à embaucher ici 60 personnes dont une partie de réfugiés ; la restauration cherche elle aussi des aides-cuisiniers et tout récemment, le patron d’une chaîne de garages est venu nous voir, car il a aussi des besoins non pourvus », se félicite le directeur départemental, qui va ouvrir des remises à niveau en mécanique et cuisine dès janvier 2018.

Le tissu économique régional devrait permettre d’intégrer les vingt premiers élus du SAS. De soudeur à peintre en passant par magasinier ou agent de contrôle technique automobile, douze voies leur sont offertes au choix sur les six hectares du site, à laquelle s’ajoute la maçonnerie dans laquelle Mohamad et ses amis sont déjà engagés.

Actualités régionales, Scrabble, réparation de vélos…

Si le chemin de l’intégration passe par la langue et l’acquisition d’un métier, il emprunte aussi des voies plus informelles sur lesquelles les animateurs du lieu les emmènent. « Tous les soirs, on regarde ensemble les actualités régionales à la télé, rappelle Régis de Lio, éducateur pour l’AFPA. Ensuite, on débat d’un sujet, pour travailler leur français en découvrant la région », insiste celui qui organise aussi des soirées Scrabble et des concours de pétanque.

D’ailleurs, pour ce sport – prétexte à leur raconter Marseille, sa ville natale – Régis de Lio a inventé la « doublette intégrative » qui se compose obligatoirement d’un réfugié et d’un des 67 stagiaires français de l’AFPA en reconversion ou en formation sur le même site, logés dans le même immeuble. Mélange vertueux qui a permis à l’animateur de ne plus jamais réentendre de « Vive Marine », comme celui qui a résonné dans un des couloirs du foyer au moment de l’arrivée de ce nouveau public.

L’atelier de réparation des vélos, imaginé lui aussi par l’animateur afin de retaper les deux-roues achetés par les réfugiés sur le Bon Coin avec leur RSA, a aussi enregistré le coup de main et le savoir-faire de quelques stagiaires soudeurs qui n’étaient pourtant pas parmi les plus ravis de cette venue.

Autre volet incontournable pour pouvoir avancer seul en France, Marie-Laure Robin, animatrice, pour l’association Viltaïs, leur explique les arcanes de l’administration française. Un programme bien chargé, avec une jolie série d’obstacles à franchir… Mais les vingt réfugiés du SAS ont tellement hâte de se réinscrire dans une vie « normale », que cette adversité ne les impressionne pas vraiment, heureux qu’ils sont de bénéficier de ce dispositif qui reste expérimental et local. Car si l’intégration des immigrés figurait en bonne place dans le programme présidentiel d’Emmanuel Macron, l’accent mis sur ce point dans le programme gouvernemental annoncé le 12 juillet est loin d’épuiser le sujet.

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