La démocratie s’apprend et se travaille

http://www.lemonde.fr/festival/visuel/2016/09/12/ceuxquifont-tristan-rechid-propage-la-pandemie-de-la-democratie-participative_4996473_4415198.html

En 2014, une liste citoyenne et participative a conquis la mairie de Saillans, dans la Drôme. Depuis, Tristan Rechid, membre du conseil des sages, parcourt la France pour expliquer comment ça marche.

A peine arrivé, il constate que l’organisation ne lui convient pas. Ces chaises, bien alignées face à la scène installée dans la cour de la Maison du Off au Festival d’Avignon où il est invité, ça ne colle pas. Préparer la « révolution démocratique », cela implique de bousculer un peu l’ordre établi. Quitte à faire grincer quelques dents.

En quelques minutes, Tristan Rechid aura fait grimper le public et les chaises sur l’estrade, sous les projecteurs, avec lui, comme une allégorie de ce qu’il vient leur raconter. Dans ce rendez-vous du théâtre, son intervention n’a rien d’une pièce.Il est venu raconter une histoire réelle, même si elle a tout l’air d’une fiction.

En 2014, une liste citoyenne et participative a conquis la mairie de Saillans, son village de la Drôme. Le programme a été établi directement par les habitants et, aujourd’hui encore, toutes les décisions y sont élaborées avec les citoyens. La municipalité de 1 200 âmes est devenue une utopie démocratique vivante, scrutée en France et dans le monde. Cette expérience, Tristan Rechid la partage dans les villes où des citoyens désirent « prendre le pouvoir » lors des prochaines municipales, en 2020.

Ne pas « faire pour », mais « faire avec »

Il ne voudrait surtout pas venir « porter une bonne parole » malgré sa dégaine de prophète, tunique mauve, bouc de barbe noir et cheveux longs attachés sur la nuque. « Saillans n’est pas un modèle », insiste-t-il. Il n’y a guère que les victoires d’un autre barbu aux cheveux longs, Pablo Iglesias, en Espagne, dont le mouvement Podemos a ravi les mairies de Madrid et Barcelone, qui lui donnent des raisons de croire que des expériences similaires peuvent s’enraciner dans de plus grandes villes.

Tristan Rechid se voit plutôt en passeur de méthodes d’animation participative. Un peu prof, finalement, lui qui, finalement aujourd’hui, se réjouit d’avoir échoué plus jeune, au Capes d’économie. L’ancien élève « docile » a quitté l’éducation nationale après y avoir travaillé pendant quatre ans, dégoûté par une « machine à broyer » qui n’« apprend pas à réfléchir » mais qui « formate les esprits ». Il lui préfère alors une autre éducation, celle qu’on appelle « populaire ».

Animateur puis directeur de centres sociaux, il découvre une pédagogie d’accompagnement des projets d’habitants, avec pour mantra de ne pas « faire pour eux », mais faire « avec eux ». Auprès de familles précaires, le Saillans son d’adoption dit avoir compris qu’« elles seules ont les clés des solutions à leurs problèmes », et acquiert la conviction qu’il n’y a pas « des sachants » et des « têtes vides » comme il le répète, mais que chacun est « expert de sa vie ». Lui a entre les mains des méthodes d’animation de réunion innovantes pour aider chacun à s’exprimer et pour neutraliser les « mâles blancs dominants » qui accaparent la parole dans les instances de débat et de décision.

« Il y a tout dans le mot démocratie »

Sa confiance dans la volonté de certains politiques à impliquer les citoyens dans la prise de décision s’érode toutefois à mesure qu’il fréquente les élus dans son travail. Pourtant, contrairement à nombre de ses proches, il vote. Dans un jeu de sarcasmes qui fait le sel de son intervention, le quadragénaire raille aujourd’hui ses convictions passées. « J’ai été un votant discipliné », comme à l’école, « j’ai voté PS au premier tour jusqu’à il y a peu ! » Il ne faudra toutefois plus compter sur lui pour l’élection présidentielle. L’ancien passionné de débat politique a basculé du côté abstentionniste de l’électorat, finalement convaincu que les partis ne sont pas prêts à changer leurs pratiques et leur mode de gouvernance.

A Avignon, ils sont une douzaine comme lui, présents à l’atelier qu’il anime, à penser que le vote n’est qu’une parodie face au leurre de la représentativité des élus. « Le suffrage universel n’est qu’un des outils de la démocratie. S’il est le seul, ça ne marche pas », explique Tristan Rechid. Et de fustiger la communication politique autour de projets de « démocratie participative », un pléonasme, selon lui. « Il y a déjà tout dans le mot démocratie : le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple », renchérit-il. Tout est une question de méthode sur la manière de laisser la parole aux citoyens.

Membre du conseil des sages

Afin de « propager la pandémie » participative, Tristan Rechid propose donc aux volontaires de rejouer la première réunion publique à Saillans. Dans un savant exercice à base de Post-it et de patates dessinées sur un tableau blanc, chacun aura son mot à dire sur ce qui ne va pas dans la commune. Les propositions concordantes formuleront les priorités du conseil municipal, et les projets de résolution seront définis de la même manière avec les habitants.

C’est avec les mêmes Post-itet les mêmes tableaux blancs que Tristan Rechid a convaincu ceux de Saillans. Ses armes pédagogiques aident aujourd’hui quotidiennement les habitants à se mettre d’accord sur leurs priorités communes. Mais il ne voudrait surtout pas « récupérer les lauriers » d’une expérience collective dont il n’a été qu’un maillon.

Son combat à lui est aujourd’hui ailleurs. A Saillans, il n’est pas élu, seulement membre du conseil des sages, garant de la méthode citoyenne. Et en septembre, il lâchera pour de bon les fers du salariat pour lancer sa petite entreprise de formation à la démocratie participative. Il proposera ses services aux mairies, et son énergie bénévole aux listes qui souhaiteraient se constituer.En parallèle, il a rejoint des réseaux nationaux avides de travailler à l’avènement d’une autre démocratie. En vue des municipales et, pourquoi pas, bien avant.

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