Bel exemple de démocratie locale

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A Saillans, les habitants au pouvoir

M le magazine du Monde | 18.04.2014 à 12h53 • Mis à jour le 20.04.2014 à 08h18 | Par Laurent Telo (Saillans (Drôme), envoyé spécial)

A Saillans (Drôme), 1 199 habitants (au dernier recensement), il y a quatre restaurants l’hiver, quinze l’été, des ruelles ombragées toute l’année, des platanes centenaires et deux ponts tout mignons, un groupe scolaire qui a ouvert deux nouvelles classes, une supérette, pas de caméras de surveillance, une agence immobilière, un coucher de soleil sur le Vercors à se damner, une ambiance singulière et les Trois Becs, un fier massif minéral qui domine le bourg.

Depuis quinze jours, au Café des Sports, c’est l’effervescence, ça disserte sur la démocratie réelle ou formelle, comme la veille d’un « grand soir ». Au milieu de la rue, entre la crèche et le centre informatique communal, il y a des mamies assises là comme toutes les après-midi ensoleillées. Elles se sont retournées avec de grands yeux enamourés quand François Pégon, l’ancien maire (MoDem) de 61 ans tout juste déchu, son costume marron et sa cravate fantaisie sont passés. Elles étaient chiffons, son sourire magique était un peu en berne. Elles ont fait : « Bonjour M. Pégon ! » Puis elles ont lancé en choeur : « Les nouveaux, on les connaît pas. On attend de voir. »

En haut de la rue, pour accueillir l’ex-édile, Vincent Beillard est descendu de son bureau en sautillant. Son tee-shirt vert fluo et ses cheveux en bataille d’histrion lunaire s’accorderaient mal avec l’écharpe tricolore, s’il lui prenait l’idée de la porter un jour. A 42 ans, il est le nouveau maire de Saillans. Non, en fait, il n’est pas vraiment le nouveau maire. Disons plutôt qu’il est l’un des nouveaux maires de la commune. Il est devenu officiellement maire non pas parce qu’il voulait se lancer dans une fulgurante carrière politique mais parce que, parmi ses camarades colistiers, c’est lui qui avait le plus de disponibilités. Il travaille comme veilleur de nuit dans un centre d’accueil. Annie Morin, sa première adjointe, raconte : « Quand on a décidé à l’unanimité que ce serait Vincent, il n’était pas présent. On lui a envoyé un SMS pour le prévenir. »

Lors des dernières élections municipales, dix villes françaises sont tombées dans le panier à provisions du Front national. A Saillans, il s’est passé une autre chose, pas banale. Le 23 mars, lors du premier tour des élections municipales, 56,8 % des habitants sont partis à la conquête d’un nouveau monde en élisant la liste collégiale « Autrement pour Saillans… Tous ensemble », née du rejet de la politique traditionnelle. Depuis, sur les bords de la Drôme, on feuillette les pages encore fraîches et inachevées d’une fable politique moderne. De nombreux villageois, novices en politique, ont décidé de se prendre en main et par la main, de bousculer l’ordre établi de la démocratie représentative, un machin considéré comme une antiquité pas possible, et de faire une tentative de gestion d’une démocratie participative.

UN PEU SONNÉ

Après la prise de la mairie, l’an I de la République collégiale a été décrété à Saillans. Le culte de l’Etre suprême et la Terreur ne sont pas forcément prévus au programme. Il n’empêche, le rôle du décapité est tenu par François Pégon, politicien à l’ancienne. Quand il sourit, on dirait qu’il a des dents en bonus. Là, il est assis à la terrasse du Café des Sports et son regard se perd dans la contemplation de sa tasse. Il a l’air encore un peu sonné, comme s’il s’était ramassé toute la commune sur le coin de la figure. « J’ai pris un gros coup de latte. » Et puis, parce que la politique est un éternel recommencement, il se reprend et se colle un petit rictus de dédain au coin de la bouche : « J’y crois pas à leur truc. Je ne vois que des palabres. ça fait dix jours qu’ils sont aux affaires, il y a des dossiers urgents à trancher et ils sont en train de prendre du retard au nom de la démocratie participative. Chaque jour de perdu, c’est une année de perdue. Vous allez voir, les limites du système vont venir vite. »

Vincent, Annie et les 56,8 % autres ont donc imaginé un schéma de gouvernance tout neuf. « On a inversé la pyramide, explique Agnès Hatton, une adjointe de 50 ans qui travaille dans l’administratif. On a mis les habitants tout en haut. Au coeur du processus démocratique. » Désormais, les conseillers municipaux fonctionnent en binôme autour de sept compétences communales. « On se met en position d’animateur, précise Vincent Beillard. Les idées doivent émerger des habitants qui sont associés à un maximum de décisions. »

Pour gérer la commune, il y a des commissions participatives ouvertes à tous. 240 citoyens se sont déjà inscrits. Il y a aussi une sorte de conseil municipal baptisé comité de pilotage qui n’est pas un lieu de décision mais de projets et d’échanges pour orienter la politique locale. Et même un conseil des sages qui veille au respect de la méthode participative. Il y aura également des référendums en cas de décision importante à prendre. Il est périlleux d’entrer davantage dans les détails car les théoriciens locaux eux-mêmes ont encore du mal à s’y retrouver. Mais les principes fondateurs sont limpides et méritants : « Redonner le pouvoir aux Saillansons », selon l’inédit de la démocratie citoyenne et assurer une transparence totale du processus de décision. Ce qui peut se révéler fastidieux.

« C’EST COMPLIQUÉ »

Prenez les travaux de la grand-rue. Une commission participative a été créée pour réfléchir au mobilier urbain (Des poubelles ? Combien ? De quel diamètre ? Des pots de fleurs ? Lesquels ?). André Oddon, adjoint, pose d’autres questions, moins attendues : « Que faut-il faire ? Doit-on laisser le choix totalement ouvert aux habitants ou bien doit-on leur proposer trois ou quatre choix de mobilier sur catalogue ? » Là, il réfléchit tout haut, alors il ne veut pas trop s’avancer en attendant ses copains. « La vraie démocratie, c’est compliqué, reconnaît-il. On n’a pas choisi la facilité. »

Pour la réforme des rythmes scolaires, trois réunions en trois semaines sont prévues. « Pourquoi ne pas proposer que les habitants eux-mêmes assurent des ateliers à l’école ? », s’interroge le maire. Les allers et retours entre la mairie et les habitants vont se multiplier. A quoi tout cela va-t-il ressembler quand il faudra trancher à propos de deux grands projets structurants : le chauffage et le photovoltaïque collectif ? Ce sera une autre histoire. On n’en est pas là. Isabelle Raffner, adjointe et enseignante de 44 ans, installée depuis quelques années à Saillans : « On admet l’idée de ne pas tout réussir. Mais je suis d’ores et déjà rassurée sur la nature humaine. »

Pour dompter leur usine à gaz, les nouveaux édiles ont beaucoup bossé durant les mois précédant l’élection. Ils ont mis les miracles de côté et se sont penchés sur les moindres détails. « Par exemple, au début, on avait imaginé pouvoir tourner sur le fauteuil de maire entre les adjoints, poursuit Agnès Hatton. Ce n’est pas possible, on n’insiste pas, on respecte le cadre législatif. On poursuit un idéal, pas une utopie. »

Olivier Garnier est le secrétaire général de la mairie. Avant, il travaillait à la préfecture de Seine-et-Marne où il abattait un boulot administratif rationnel. Ici, depuis quinze jours, il s’arrache quelquefois les cheveux pour faire « coïncider la complexité de certains dossiers avec la participation citoyenne ». Il prend l’exemple des indemnités du nouveau conseil municipal. Les élus ont voulu qu’elles soient équitablement réparties en fonction du temps investi. « Il faut accompagner la démarche pour la mettre en conformité avec le cadre juridique. »

TERRAIN PROPICE

L’étincelle de cette jolie tentative s’est allumée autour d’un supermarché qui n’a jamais vu le jour. En 2011, le maire François Pégon a l’idée d’en implanter un à la sortie du village. 800 signatures sont recueillies contre le projet. Les trois quarts de la population, tout de même. Mais François Pégon s’est obstiné trop longtemps. Désormais, il traîne tous les péchés du monde. Ce qui n’a pas été digéré, c’est le supermarché mais aussi la vente du camping municipal, de l’ancienne perception, l’abattage de trois arbres centenaires, sans concertation. « On en a eu marre d’un maire qui décide seul dans le dos des habitants. On veut se sentir bien et être acteurs », avance Ania, Polonaise et Saillansonne.

La mémoire du village, Jean Gautheron, ancien maquisard et gaulliste de 91 ans, ne dit pas autre chose : « Leurs idées associatives me plaisent. Il y a un rejet de la politique politicienne. » En fin de compte, la lutte contre le supermarché fut une flambée de lumière démocratique. Elle a permis de fédérer notables et néo-ruraux, ainsi qu’un patchwork de différentes nationalités, parmi une population qui a augmenté de 25 % en dix ans. Et tout ça s’est retourné contre le malheureux François Pégon, qui tente de se consoler tout seul : « Saillans est une ville subversive. Depuis la guerre, pas un maire n’a été réélu. » C’est vrai, à Saillans, avec sa grosse trentaine d’associations, il y a un terrain propice pour jouer les originaux. Même si les nouveaux dirigeants se veulent absolument apolitiques. Ce qui fait ricaner l’ancien maire : « C’est une liste très idéologique qui défend des thèses anticapitalistes. » En son for intérieur, il semble même hésiter entre « soixante-huitards » attardés et dangereux agitateurs gauchistes.

Après tout pourquoi pas, mais bon, Annie Morin, première adjointe, n’est pas exactement une punkette à chiens. Elle est née à Saillans il y a soixante-six ans, y a toujours vécu et a été enseignante ici durant douze ans. Elle est heureuse de sa propre audace. Elle est une des trois, avec Fernand Karagiannis – « le gardien du dogme », dit-elle – et André Oddon, un employé de la mairie de Nîmes qui peut citer Hugo Chavez au détour d’une considération sur le mobilier urbain de la grand-rue, à avoir imaginé le nouveau Saillans.

Après la mobilisation contre le supermarché, après une lente maturation, ils ont décidé de continuer le combat et de structurer la mécanique de leur grand rêve initial. Quand ils se sont sentis prêts, ils ont organisé une première réunion publique, le 16 novembre 2013. 120 personnes sont venues. « On s’est présenté à cette réunion sans idées, se souvient Tristan Réchid, animateur socio-culturel de 42 ans et membre du nouveau conseil des Sages. Pour qu’elles émergent de la tête des habitants. » Quarante-cinq projets en sont sortis. A la suivante, il y a eu 250 curieux.

Finalement, une liste a été constituée, avec 22 candidats pour 15 places. C’était déjà gagné. « L’élection n’était pas un but en soi, raconte Vincent Beillard. Le processus citoyen s’était mis en place. De toute façon, ça n’aurait plus été comme avant. » Vincent Beillard est de bonne humeur, il rigole aussi fort que la Drôme, torrentueuse, en contrebas du village. Mais franchement, il est totalement à plat. L’artisan soutier de la démocratie de proximité jongle avec deux tâches herculéennes qui se télescopent : la gestion de la commune – « le petit quotidien, on s’en occupe directement. On ne va pas faire une commission sur les crottes de chiens » – et la mise en place d’un nouveau mode de gouvernance.

L’apprentissage s’est d’ailleurs poursuivi en direct jeudi 10 avril, de 19 heures à 21 heures, pour le comité de pilotage hebdomadaire. Il y avait juste assez de places pour tout le monde. Une vingtaine d’habitants était venue. En préambule, il s’est agi de savoir si le public pouvait prendre la parole durant la réunion ou bien seulement à la fin. Après vingt minutes d’échanges tempérés, il y a eu un vote. Puis on est passé au choix démocratique des nouvelles dénominations des adresses mail de l’équipe municipale. Il y a eu un vote.

« ÇA PATAUGE ENCORE »

Puis, n’y tenant plus, Monique, une retraitée montée sur ressorts, s’est levée d’un bond en levant la main (puisque le premier vote lui en donnait désormais la possibilité) : « Je voudrais qu’on vote pour savoir si je peux ranger la salle des fêtes à ma façon ! » Même Pégon, toujours conseiller municipal, a souri. « Oui, bon. Ça patauge encore, ils se cherchent, analyse Corinne Goy, une habitante et sympathisante. Ça manque d’assurance mais tout est à construire. Et puis, certains élus regardent l’ancien maire comme s’il était encore la référence. Sa présence physique plombe l’ambiance. » C’est vrai, monsieur Pégon a envoyé beaucoup de SMS et n’a pas levé la main, même pas le petit doigt, pour voter. Le plat de résistance de la soirée était la présentation du budget de la commune qui doit gérer un peu moins de 1 million d’euros. Olivier Garnier a tenté d’expliquer comment déchiffrer un bilan comptable. A priori, après cinq minutes, personne n’y comprenait plus rien. Peut-être faudra-t-il voter des cours de comptabilité.

 

En fait, cette grande soirée de démocratie participative fut une parabole de tous les écueils d’une histoire qui chemine encore lentement. Une fois l’attrait de la nouveauté et le charme de la singularité dissipés, la mobilisation des habitants sera-t-elle toujours aussi intense et spectaculaire ? « Je crains un essoufflement si on tourne trop en rond, ose André Oddon. Il faut vite des manifestations concrètes si on ne veut pas banaliser les échanges. Il ne faut pas que la collégialité devienne un frein. » La collégialité est-elle friable ? Assistera-t-on à des tiraillements entre les membres de la nouvelle équipe ?

Il est encore trop tôt pour répondre à ces questions. Le comité de pilotage achevé, les discussions ont continué autour de quelques bouteilles de clairette de Die. Le maire d’Aucelon, de l’autre côté de la montagne, était là, harponné par la curiosité. Il a été question de savoir si la marge de manoeuvre de la nouvelle équipe n’allait pas se dissoudre dans l’intercommunalité, qui jouit de grandes prérogatives. « Il y aura des pressions psychologiques de la part du clan Pégon, qui sera présent à l’intercommunalité et qui va essayer de leur mettre des bâtons dans les roues, assure Vincent Trevisi, un Saillanson ravi de la tournure des événements. Il faut leur laisser le temps. »

Pour Tristan Réchid, du comité des Sages, tout commence, c’est dans l’air du temps : « Il faut essaimer, exporter notre modèle. » Pour éviter l’encerclement et l’asphyxie. Tristan Réchid, c’est le Saint-Just de Saillans. Il a les cheveux longs, le regard intellectuel et méfiant. Il veille à la pureté de la Révolution locale. Il pourrait en parler jusqu’au bout de la nuit. Il pourrait bien mourir pour elle. Et pendant qu’il philosophait sur les vertus de ce nouveau modèle, François Pégon est passé comme une ombre devant la mairie. L’ancien maire avait oublié ses sacs de courses dans un bureau du premier étage.

  • Laurent Telo (Saillans (Drôme), envoyé spécial)
    Journaliste au Monde

 

 

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